Sénégal : la disparition de Diary Sow libère la parole des boursiers d’excellence

Pour étudier dans de prestigieuses écoles françaises, les meilleurs élèves du pays reçoivent une dotation de 650 euros par mois, mais au prix de « beaucoup de sacrifices, de dépression et de burn-out ».

Comme tant de lycéens, il avait une obsession : quitter Dakar après le bac pour venir étudier en France. Mais comment parcourir un tel chemin quand on vient d’une famille modeste et qu’on n’a pas les moyens financiers de son ambition ? « Je n’avais qu’une seule issue : viser la bourse d’excellence, raconte Samba*, 21 ans. Pour y arriver, je n’ai rien lâché, je me suis tué au lycée pour avoir les meilleures notes. » Pourtant, après quelques mois dans une classe préparatoire littéraire française, le jeune homme a préféré abandonner et rejoindre une faculté de droit. Un moyen de faire retomber l’angoisse qui l’épuisait, quitte à renoncer à cette dotation premium pour laquelle il s’était tellement battu.

Au Sénégal, la bourse d’excellence, c’est la « bourse des bourses » qu’octroie l’Etat, après une rude sélection, aux élèves les plus méritants. Ceux-là font la fierté du pays et deviennent des modèles à suivre pour une partie de la jeunesse sénégalaise. Parmi eux, Diary Sow, cette étudiante en deuxième année de classe préparatoire scientifique au prestigieux lycée parisien Louis-le-Grand, qui n’a plus donné signe de vie depuis le 4 janvier. Deux semaines plus tard, le mystère ne s’est pas éclairci, même si des sources proches de l’enquête ont indiqué à l’AFP que la piste d’une disparition volontaire était privilégiée.

Pour décrocher la bourse d’excellence, il faut une mention bien voire très bien au bac ou un prix au concours général, qui récompense chaque année les meilleurs élèves de première et de terminale. Le postulant doit aussi justifier d’une pré-inscription dans une classe préparatoire en France ou, ailleurs dans le monde, dans une université figurant dans le top 100 du classement de Shanghai. Sur des milliers de demandes, un peu plus de 100 élèves seulement ont été sélectionnés pour la rentrée 2020. Les élus s’engagent à revenir « servir » leur pays à la fin des études.

« Un investissement énorme »

Le Sénégal a signé des conventions avec six lycées français préparant aux grandes écoles, comme Louis-le-Grand et Henri IV, pour y placer ses meilleurs éléments. Mise en place en 2016, cette dotation a pour but de pousser les jeunes élèves – riches ou pauvres, des villes ou des campagnes – à intégrer les établissements d’excellence à l’étranger. « C’est une chance pour réussir, c’est un ticket gagnant », se réjouit Marie-Louise Ndong, chargée de ce dossier au sein du Service de gestion des étudiants sénégalais à l’étranger (SGEE), rattaché à l’ambassade du Sénégal à Paris.

Les étudiants choisis reçoivent chaque mois 650 euros afin de pouvoir se concentrer uniquement sur leurs études. C’est le double de la somme allouée à un boursier classique (373 euros à Paris, 300 euros en province) et quasiment six fois le montant du salaire minimum au Sénégal. « Un investissement énorme, selon Mme Ndong. Nous les accompagnons lors de leur inscription, pour leur visa, pour leur ouvrir un compte bancaire en France, pour leur trouver un logement, et prenons en charge leur billet d’avion. »

Pour les élèves sénégalais, la bourse d’excellence semble donc le parfait sésame. Mais souvent, « c’est au prix de beaucoup de sacrifices, de dépression et de burn-out », souffle Marie-Ernestine Gomis, ancienne élève de prépa littéraire au lycée Watteau de Valenciennes (Nord). A écouter les boursiers, cette dotation entraîne une accumulation de stress. Un tourment psychologique qu’ils ont commencé à exprimer à la faveur de la disparition de Diary Sow.

« Tu en arrives à te dire que tu es nulle »

Les difficultés se font ressentir dès l’entrée en classe préparatoire. Avant d’arriver en France, ces élèves n’en avaient souvent jamais entendu parler. « Le choc est immense. On est avec des camarades très très brillants. Quand on reçoit nos premières notes, on se dit qu’on n’est pas aussi bon que ça. C’est un autre monde », se rappelle Anna Gueye, 20 ans, en deuxième année de prépa scientifique. « Tu en arrives à te dire que tu es nulle », se souvient Marie-Ernestine Gomis. « On a l’impression de ne jamais en faire assez. A cause de la pression des notes, la santé mentale est fragilisée », assure Cathy*, 20 ans, qui est désormais en école de commerce. « Je ne m’attendais pas à ce rythme-là et à cette charge de travail », s’étonne encore Abdoulaye Thiam, 21 ans, étudiant à l’Ecole supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci, à Courbevoie (Hauts-de-Seine) : « Tu ne fais que douter de toi. »

S’y ajoute l’angoisse de perdre sa pension. Car pour conserver cette bourse tout au long des cinq ans d’études, il ne faut pas redoubler sa première année et réussir à intégrer une grande école à la fin de la prépa. « Si vous n’y arrivez pas, vous devenez titulaire de la bourse pédagogique et vous passez de 650 à 300 euros », explique Marie-Ernestine Gomis. Cette différence d’argent n’est pas sans conséquence pour ces boursiers, surtout les plus modestes. « Cette pension permet de sécuriser mes études pour obtenir mon diplôme en actuariat sans me préoccuper de trouver un travail pour subvenir à mes besoins, insiste Abdoulaye Thiam. La bourse soulage les parents aussi. » La perdre, c’est redevenir pour eux une « charge » ou devoir se dégoter un job avec le risque de décrocher des études.

« Ils n’ont pas le droit d’échouer »

« Ces boursiers n’ont pas le droit d’échouer », admet Mohamed Massal Gueye, fondateur et coordonnateur des Elites sénégalaises, une organisation dont Diary Sow est vice-présidente : « Ils subissent la pression familiale et populaire. Ils entendent depuis des années qu’ils sont des génies et des héros. Cette attente pèse sur leurs épaules. » Marie Ernestine Gomis ajoute : « Cela peut être vécu comme une honte personnelle de perdre la bourse. » Malgré la concurrence, une vie sociale réduite à néant et le risque de craquage, la plupart persévèrent donc dans cette filière d’excellence. « Ils sont contraints de subir les frustrations, la dépression, l’échec, les pressions sociales et scolaires pour ne pas mourir de précarité si la bourse leur est ôtée », tonne Alioune Badara Ndiaye, ancien boursier d’excellence.

Pourtant, certains préfèrent abandonner cette dotation et donc l’idée d’intégrer une grande école pour étudier dans une université. « Je ne regrette pas mon choix », assure ainsi Samba. L’an dernier, la majorité des étudiants sénégalais de la prépa littéraire du lycée Watteau ont stoppé dès la première année. « Ce système de bourse, qui est une bonne chose, fait perdre des potentiels, clame Samba. Malgré tout l’investissement financier, c’est le Sénégal qui perd. »

Les boursiers du lycée du Parc, à Lyon, ont saisi en avril 2020 la Fédération des étudiants et stagiaires sénégalais de France (Fessef) pour demander aux autorités d’« assouplir » les critères d’attribution de la bourse : l’ouvrir aux universités, prendre en compte l’envie des élèves, expliquer davantage en amont le système de classe préparatoire aux grandes écoles et avoir un meilleur accompagnement, surtout psychologique, de la part du SGEE. Mais pour Emile Bakhoum, chef de ce service, il est difficile de revenir sur les conditions posées. « C’est justement le prix de l’excellence. On ne donne pas une rente, répond-il. Le Sénégal mise sur eux, ce sont nos ambassadeurs dans ces classes. On peut comprendre ce qu’ils disent, mais cette pression-là, tous les étudiants l’ont. Pour rester excellent, il faut travailler. »

* A leur demande, les prénoms ont été changés.

Source : lemonde.fr

 

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